Arrêter de recruter des accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) supplémentaires ? Les familles qui bataillent chaque année pour obtenir l’accompagnement humain sans lequel leur enfant risque d’être interdit d’école, s’étrangleront à la seule lecture de cette question.
C’est pourtant ce que suggère le rapport du sénateur de l’Oise Olivier Paccaud (LR) qui vient d’être adopté à l’unanimité par la commission des finances du Sénat et rendu public dans la foulée.
Trois fois plus d’enfants « accueillis » depuis 20 ans
Intitulé « vers une école plus inclusive » ce rapport part d’un constat qu’il n’est pas le seul à faire : même si le nombre d’enfants en situation de handicap accueillis à l’école ordinaire a plus que triplé depuis 2006-et il s’en félicite-, l’objectif d’inclusion fixé par la loi de 2005 n’est pas atteint. Pas pour tous les enfants, avec des enseignants « dépassés, parfois découragés » et « des résultats pas forcément au rendez-vous » observe le sénateur, qui relève que près de 47 % des élèves en situation de handicap redoublent en primaire et 41,36 % dans le second degré, avec un accès à l’enseignement supérieur qui reste limité à quelque 60 000 étudiants.
Au prix, aussi, d’un « manque de confiance des familles en l’éducation nationale pour s’occuper de leurs enfants à besoins particuliers » relève également le rapport conjoint de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’inspection générale de l’éducation, des sports et de la recherche (IGESR), qui observe que ce constat a été exprimé par tous ses interlocuteurs. Commandé en avril 2025, l’épais document de 274 pages sur le « Rôle et missions des AESH dans l’école inclusive, aujourd’hui et demain » a été remis au gouvernement en janvier dernier et publié en même temps que le rapport sénatorial.
10 % d’enfants en situation de handicaps sans accompagnant
Les inspecteurs y partagent la même critique du modèle d’école inclusive à la française. Son tort : s’appuyer quasi exclusivement, depuis 20 ans, sur l’aide humaine assurée vaille que vaille par les accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH). Leur nombre n’a cessé de croître : depuis 2017, les effectifs ont augmenté de 70 %. Avec près de 140 000 personnes comptabilisées en juin 2025, ils représentent aujourd’hui le deuxième métier de l’éducation nationale. Pas assez nombreux pourtant : chaque année, en moyenne 10 % des enfants restent sans accompagnants alors que la MDPH leur a pourtant octroyé ce droit souligne le rapport IGAS-IGESR, qui observe « la crise importante » et les « vives tensions » que connait aujourd’hui cette aide qualifiée « d’accompagnement humain précaire ». Non seulement insuffisante, elle est aussi marginalisée dans l’éducation nationale, qui aurait dû investir dans l’accessibilité des apprentissages au lieu de seulement compter sur des accompagnants précaires pour compenser les difficultés des élèves à besoins particuliers.
Des AESH fonctionnaires ? Pas question
Pour sortir de cette voie sans issue, que faire ? Vu les résultats, recruter toujours plus d’AESH, est loin d’être la solution miracle et se révèle « budgétairement insoutenable à terme » , pointe le rapport du sénateur. Sur les 4,74 milliards d’euros dédiés à l’inclusion scolaire inscrits au budget initial 2026-en augmentation de 100 millions d’euros par rapport à 2025, 3,16 milliards sont consacrés au financement des AESH. Plutôt qu’augmenter ces effectifs, le sénateur invite l’Education nationale à reprendre la main sur la politique d’inclusion. En renforçant la coopération avec le secteur médico-social ; en développant les pôles d’appui à la scolarité (PAS) : expérimentés dans 81 départements, ces binômes enseignant éducateur-spécialisé peuvent intervenir à la demande des enseignants et/ou parents pour apporter- sans attendre un avis MDPH- le soutien dont l’enfant a besoin (appui de professionnels type ergothérapeute ou psychologue ou solutions matérielles).
Plus fracassant, le sénateur recommande aussi qu’une fois le besoin d’aide humaine validé par la MDPH, ce soit l’éducation nationale- et non les maisons départementales- qui décide du nombre d’heures nécessaires à chaque enfant !
Pas question en revanche d’accorder le statut de fonctionnaire qu’ils réclament aux AESH, condamnés à la précarité par leurs contrats à temps partiel : le sénateur reste ainsi fidèle au refus voté par le Sénat en janvier dernier.
Une option également écartée par le rapport d’enquête IGAS-IGESR, qui préconise déjà de profiter de la baisse démographique pour réduire la taille des classes accueillant beaucoup d’élèves à besoin particuliers et d’ investir massivement dans la formation des enseignants.
Redéfinir les missions ?
Concernant les AESH, les inspecteurs préconisent plutôt d’augmenter leur salaire immédiatement de 10 % et « d’amorcer le virage de l’accessibilité en redéfinissant leur positionnement ». En clair ? Fini le dogme de l’accompagnement individuel permanent et de l’accompagnant à tout faire. Certains AESH pourraient être promus, après validation de leur expérience ou formation spécifique, au nouveau métier d’assistant d’accessibilité. Sa mission : aider non pas un ou plusieurs élèves, mais l’enseignant, « pour rendre l’environnement et les apprentissages accessibles à l’ensemble des élèves ». Il s’occuperait aussi de l’accessibilité de la vie collective en dehors des cours (récréations, cantine, sorties scolaires) pour favoriser la participation sociale des élèves et repérer les situations d’isolement. 7 200 des postes actuels d’AESH-co (collectifs) travaillant actuellement en Ulis pourraient immédiatement transformés en assistants d’accessibilité. Les AESH, eux, se concentreraient alors sur l’accompagnement à la vie quotidienne et sociale des enfants atteints d’un handicap lourd- moteur, sensoriel ou cognitif-pour aider à leur sécurité, mobilité etc…
Pas sûr du tout que les AESH apprécient ces suggestions. Le ministère, qui a mis en place un groupe de travail chargé de réfléchir à l’éventuel accès à la fonction publique de ces personnels, leur a d’emblée fait comprendre- visiblement dans la lignée du rapport d’inspection- qu’il envisageait d’accorder le statut de fonctionnaire à 10 à 20 % des AESH seulement. En réaction, leur intersyndicale a aussitôt posé un préavis de grève pour le 9 juin.
Claudine Proust
Panorama d’un métier précaire
Selon les données de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance [DEPP] du ministère de l’éducation nationale on comptait en 2024 :
134 775 AESH
94 % sont des femmes
Age moyen : 45,6 ans (16 % ont moins de 35 ans)
64 % sont en contrat à durée indéterminée : 97,6% à temps incomplet
Salaire net mensuel : 1030 € soit inférieur au seuil de pauvreté
50 % sont des AESH mutualisés, c’est à dire qu’ils accompagnent plusieurs enfants
33 % accompagnent un seul enfant (individualisés)
